:: Article de presse paru dans L'Express daté du 21 Février 1973 ::
Sculpteur de 4 à 8
A Romilly-sur-Seine, département de l'Aube, M. Georges Favaudon,
49 ans, raconte une histoire de 60 tonnes et de 7 m de hauteur, en béton
armé, sur quelques mètres carrés de terrain, en bordure
du stade municipal. Un couple aux bras tendus, une boule : le Sport. M
Favaudon y a travaillé pendant un an, tous les dimanches. Pour
rien. Pour le plaisir.
M. Favaudon est aujourd'hui chef de gare à Gretz-Armainvilliers,
à 35 km de Paris, en Seine-et-Marne. Une station S.N.C.F à
nulle autre pareil : dans le bâtiment administratif dorment 150
toiles et plusieurs dizaines de poteries, de sculptures en noyer, en chêne,
en terre cuite. Un homme trapu, souriant, y travaille. Aprés ses
huit heures quotidiennes de service, M. Favaudon se met à la sculpture
de 16 heures à 20 heures, et à la peinture jusqu'à
la vraie fatigue, celle qui assoupie.
Enragés. Sa femme et ses enfants vivent à Romilly, son précédent poste. Il les voit une fois par semaine. Il élabore dans la solitude ses uvres, fruits de l'imagination en liberté d'un chef de gare qui regarde les autres partir le matin, chapeau sur la tête et serviette à la main, et rentrer dans la lassitude d'une fin de journée chronométrée : " Les gens n'ont plus le temps de rien. Ce sont tous des pseudos : pseudo-patrons, pseudo-employés. Ils sont prisonniers sur paroles et prêt à avaler chaque soir leur foie de morue télévisé. C'est à notre époque que j'ai pensé en peignant un homme sur qui on a greffé le cur d'une vache."
M. Favaudon, qui peint depuis vingt-cinq ans, a, en 1960, brûlé toutes ses toiles "dépassées"; Il a exposé à Troyes et à la Maison des Jeunes de Romilly. Pas un critique, pas un directeur de galerie ne s'est dérangé. Il ne peut accrocher ses toiles dans la salle d'attente : les emplacements publicitaires sont réservés. En désespoir de cause, M. Favaudon a écrit au président de la république : " Je lui ai proposé de travailler au salaire d'un employé spécialisé à doter des croisements d'autoroutes ou des espaces verts, d'uvres diverses. Je suis sûr que beaucoup d'artistes seraient prêts à en faire autant."
Peut-être qu'alors les enragés de la "moyenne" feraient enfin une pause et useraient de leur droit de regard, pense M. Favaudon. Peut-être même songeraient-ils, au-delà du "metro-boulot-dodo", à un environnement sauvé par la tendresse obstinée de quelques artisans libres.
A.B